7 avril 2015 - sinathlafricaine

Ethiopie : « L’Omo est devenu une fabrique d’images »

Le documentaire de Jean Queyrat sur les pratiques dans la vallée de l’Omo en Ethiopie a été diffusé le 22 février 2015 sur France 5. Vaguement au courant des pratiques des populations de cette région, ce documentaire inédit m’a fait froid dans le dos.

Ces images dont témoigne le documentaire continuent à s’imposer à mon esprit de façon imprévisible, au détour d’un geste, d’une pensée ou d’une rencontre. Je me décide donc aujourd’hui à vous en parler, non pour vous en informer tout simplement, mais susciter chez vous un élan d’esprit critique face aux images qui proviennent de l’Afrique.

Il y a dix ans, lorsque Jean Queyrat se rend pour la première fois dans la vallée de l’Omo, cette région reculée du Grand Sud éthiopien n’est guère connue que des paléontologues, de quelques anthropologues et d’une poignée de voyageurs intrépides. Mais aujourd’hui, à cause des images qu’il a prises notamment, les touristes affluent et les autochtones se mettent naturellement en scène pour offrir un spectacle, des plus pittoresques aux invités. Près de ceux qui sont habillés normalement dans les marchés, une partie des peuples de l’Omo ont fait de leur image, un véritable commerce.

« Ici, tout le monde sait qu’on prend des photos » affirme un guide qui négocie le tarif d’une photo pour une touriste allemande.

Les femmes et les enfants ont beaucoup de succès auprès des touristes étrangers. Dès neuf heures du matin, tout le monde se pare et s’affuble d’ornements aberrants (clous – piercing) et de tout ce qui leur tombe sous la main.  Le village est transformé en « village studio ».

« Quand les touristes arrivent, nous sommes contents. Ils payent pour nous prendre en photo et quand ils finissent, on enlève tout » affirme une jeune femme mursi (une communauté de la région).

Certains proposent une vision exécrable et sauvage de leur vie. La plupart des touristes veulent ainsi croire que c’est l’expression de la culture locale. A croire que les touristes ne demandent qu’à se laisser berner. Le spectacle est poussé très loin et le travestissement encore plus.

Loin de cette scène, parfaitement banale au pays de l’Omo, une soixantaine de touristes filment « le saut du taureau »: un rituel d’initiation à l’âge adulte. Les guides commentent comme ils peuvent, dans un anglais balbutiant. L’appareil photo et la caméra sont des filtres qui tiennent l’émotion à distance. Ils n’ont pas les clés pour comprendre la cérémonie.

Une savoureuse comédie de dupes dans une région très pauvre.  » On ne vit pas sans les touristes » dit un sage de la région. D’autre part, ce que les touristes ignorent, c’est que les femmes se font mutiler pour l’argent. Cet argent pour lequel, même les élèves deviennent encore plus sensibles au tourisme. Le documentaire montre un groupe de touristes qui demandent à de jeunes élèves de peindre sur leurs corps des motifs précis.

Alors si on considère que le tourisme permet aux populations de survivre et au pays de se développer, quel est l’intérêt pour les touristes de dénaturer une réalité? Le voyage a coûté cher, il faut le rentabiliser? Sans accuser quiconque, cette question reste ouverte…

Je vous invite à regarder le documentaire pour essayer d’y répondre.

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sinathlafricaine
Passionnée de journalisme, infojunkie, webaddict, abusivement panafricaine sur les bords et twitteuse folle;)

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Comments

  • chantal dit :

    Je reste sans mots. Vraiment interpellant comme texte, on doit allumer nos cerveaux et penser comment gagner la vie dignement. Quand c’est trop c’est insupportable.

  • renaudoss renaudoss dit :

    Cela illustre parfaitement bien la mécanique insidueuse qui perpétue les clichés, les nourrit et les vivifie. Ces gens pensent faire une bonne affaire en vendant cette image, leur malheur c’est que le touriste rentre chez lui vaguement satisfait, d’avoir découvert « L’Autre », le vrai Africain. Car lui ne sait guère que c’est une mise en scène, ou alors il feint de l’ignorer: c’est tellement plus confortable, ces bons vieux clichés. C’est insidueux, insidueux et tragique.

    « Quand les touristes arrivent, nous sommes contents. Ils payent pour nous prendre en photo et quand ils finissent, on enlève tout » affirme une jeune femme mursi (une communauté de la région).

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