13 octobre 2013 - sinathlafricaine

Mohamed.Rencontre avec un immigré marocain

Trois jeunes migrants originaires d'Erythrée, rescapés du naufrage du 3 octobre au large de la petite île italienne, ne veulent pas être reconnus : ils ne souhaitent pas demander l'asile aux autorités italiennes, l'Italie n'est pas leur destination finale.Crédits : Olivier Jobard / MYOP pour Le Monde

Trois jeunes migrants originaires d’Erythrée, rescapés du naufrage du 3 octobre au large de la petite île italienne de Lampedsa.
Crédits : Olivier Jobard / MYOP pour Le Monde

Commençons par être sincère, j’en avais un peu assez d’entendre parler de cette actualité scandaleuse : le drame de Lampedusa sur toutes les chaînes d’infos ou sur les réseaux sociaux. Cependant, quel journaliste ne se réjouirait pas de discuter avec l’acteur principal d’un événement.

Vous l’avez compris, je suis tombée sur un immigré ! Coup du sort ou une actualité qui me poursuit tout simplement. J’ai rencontré tout à fait par hasard Mohamed -que j’ai nommé ainsi- puisque son français n’était pas très aisé pour que je déchiffre exactement son prénom.

Lyon 16 h 14, départ du train en partance pour Grenoble, j’essaye de finir inlassablement un bouquin qui a trop traîné sur ma table d’étude. Trois hommes d’origine arabe apparemment cherchent une place dans le train et s’avancent alors vers moi. L’un deux , Mohamed demande à s’asseoir à côté de moi.

Au moment où j’allais me replonger dans la lecture, le voilà qui me demande si je travaille en France ou si je suis étudiante. Sans même me laisser le temps de répondre à cette question , il m’apprend qu’il est marocain et qu’il est venu en France en bateau depuis seulement trois jours. A ce moment, je réalise que j’avais le sujet de mon prochain billet de blog. Je dépose alors mon bouquin pour en apprendre plus sur ce jeune homme.

Mohamed, jeune Marocain âgé de 25 ans a rejoint l’Espagne du Maroc  sur une embarcation de fortune avant d’entrer clandestinement en France. Il me confie que ce trajet sombre et effrayant qui l’a conduit en Espagne avec ses amis a duré plus de 10 heures. Depuis, il passe ses nuits dans les rues….

 

Mais pourquoi prendre un tel risque ?

Mohamed que je découvris bien intéressé par la suite me raconta qu’au Maroc , la richesse était très peu partagée.  « Le roi est le plus riche» dit-il et la plupart des jeunes avaient des emplois précaires.

«Au Maroc, je gagnais 50 euros et on m’a dit qu’ici je pourrais gagner dix fois plus».  

(Mais qui t’a fait une telle promesse et t’a fait miroiter cette image de l’Eldorado? ) Le passeur certainement…

Voulant mieux comprendre cette expérience de migration, je lui demandais s’il était au courant des Africains morts en voulant atteindre l’Italie.

Gêné et soulagé, il répondit par l’affirmatif.

Où sont les policiers?

Je sais ! Souhaiter la présence des forces de l’ordre n’est pas très conventionnel pour des immigrés sans papiers. Cependant, quand je pose la question à Mohamed à savoir s’il n’avait pas été repéré, il me confia qu’il y avait très peu de policiers à son arrivée en Espagne…Aller comprendre pourquoi ?

Il put alors filer en douce vers la France.

Les Français ont un coeur de pierre !

Rassurez-vous, ce n’est pas moi qui le pense, mais Mohamed.

Pendant qu’il m’explique son parcours, Mohamed me parle de ses difficultés depuis son arrivée. Il m’informe qu’il a demandé 4 euros aux voyageurs dans la gare pour se nourrir et que toutes les personnes lui répondaient qu’elles n’avaient pas d’argent. Réponse qui lui a fortement déplu. 

« Ici, ils ne font pas  la zakat  » conclut-il.

Pourquoi demander 4 euros? Je demande alors à Mohamed s’il avait au moins pris un billet pour monter dans ce train.

Naturellement non ! Clandestin jusqu’au bout, Mohamed avait pris tous les risques et espionnait à chaque minute le contrôleur du train.

Comment peut-on vivre avec la peur au ventre ?

Je vous épargne mes sempiternelles leçons de morale à l’endroit de Mohamed lui rappelant qu’il vaut mieux souffrir dans son pays que de vivre dans la clandestinité sous d’autres cieux.

Que vas-tu faire à Grenoble?

Chercher du travail répond Mohamed.

Un hypothétique travail que peinent à trouver ceux qui sont en situation régulière?

C’est déjà beaucoup mieux que d’où je viens, poursuit Mohamed…

Et dormir où? Dans les mosquées, s’il y en a…

Le moment où tout a basculé…

A mon insu, on était trois dans le train à vivre ce discours d’immigré au cours de la première heure du trajet.

Trois jeunes femmes à observer d’authentiques inconnus se glisser dans les toilettes quand le contrôleur s’approchait ou changer de wagon à chaque fois qu’ils sentaient un danger.

Mais le pire, c’est que ces inconnus avaient un objectif bien précis.

Nous amener à nous apitoyer sur leur sort et ainsi leur venir en aide ou mieux les ramener chez nous…

Une fois, la narration de son histoire finie,le voici qui me demande si j’étais mariée ? Quel âge avais-je? si je vivais seule à Grenoble?

Ne comprenant plus la tournure de cette discussion, je lui réponds bien gentiment que ces détails ne le regardent point, mais il poursuivait ces questions.

-Pourrais-tu m’aider à découvrir Grenoble? me lança-t-il.

-Je veux rester avec toi. J’ai peur a-t-il ajouté.

Stupéfaite et désarmée, j’hésite entre me demander si je dois toujours suivre mon instinct de journaliste qui me pousse à parler à un parfait inconnu ou faire comme si je n’avais rien entendu.

« Je ne vais pas retourner au Maroc. »  reprit-il souriant ou devrais-je dire ricanant pour répondre à ma dernière question.

Il est 17 heures, nous sommes au premier arrêt. Je suis malgré moi replongée dans mon bouquin.

Notre «fugitif immigré» tente d’aller dire un mot à ses deux autres amis dans le couloir. 

Je respire profondément. Je crois que je suis soulagée que cet homme se soit levé ne serait-ce qu’une seconde.

Je regarde autour de moi s’il est assez loin. 

Oui, il est descendu à l’arrêt juste avant la gare de Grenoble. Oppressé par le passage du contrôleur de train qui risque de mettre fin à son voyage à peine commencé je crois…

Je le regarde alors s’éloigner en me demandant combien de Mohamed il y a en France aujourd’hui et que font-ils?

J’ai pensé aux  plus de vingt mille morts qui ont tenté de traverser la Méditerranée.

Peut-on en vouloir à ces victimes qui n’ont même pas eu droit aux hommages de leur propre pays?

Qu’adviendrait-il de ces pays sans ressources humaines ou de ces destinations européennes envahies par des jeunes qui pratiquent  bon ou de mal gré des activités illicites pour s’en sortir ?

« Saurions-nous un jour donner le véritable espoir à la jeunesse de notre continent? »

Des questions éternellement sans réponse.

 

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